_ Pays le plus peuplé d’Afrique avec 186.000.000 d’habitants, le Nigeria (ou République fédérale du Nigeria), compte plus de 529 langues vivantes, dont trois dominantes (le haoussa, le yoruba et l’igbo), mais a pour langue officielle l’anglais. Il faut rajouter le « pidgin » ou « nigérian pidgin » un argot urbain mêlant anglais et langues africaines, et une langue de communication parlée dans tout le pays… mais aussi le « barikancie » (le pidgin à base lexicale haoussa). Comme ses voisins, le Liberia, la Sierra Leone et le Ghana, le Nigeria vit depuis le début du XXe siècle l’expérience du retour des esclaves libérés des Caraïbes et d’Amérique du Nord qui contribuent au fort métissage de la scène musicale locale.

_ Dans cet état anglophone aux multiples composantes ethniques, quelques courants majeurs comme le highlife, l’afro-beat, la juju music, la fuji music et plus récemment l’azonto (afro-dance nigérian)… Des styles symbolisés par des figures emblématiques comme Victor Uwaifo, Tunde Nightingale, I.K. Dairo M.B.E., Prince Nico Mbarga, Fela Anikulapo Kuti, King Sunny Ade, Ebenezer Obey, les frères Femi et Seun Kuti, sans oublier les artistes de l’azonto, dont Don Jazzy, D’Banj, ElDee, Wizkid, Tiwa Savage, Yemi Alade (voir article « Azonto Music : l’afro-dance de la jeune génération du Nigeria »)… Des artistes dénonçant le colonialisme, le néo-colonialisme, la dictature, l’austérité, la corruption, la pauvreté, les inégalités, la violence, la glorification, la jalousie, défendant les droits des musiciens et l’aide aux jeunes talents, et valorisant leur histoire sociale et culturelle.

 

Highlife nigérian

_ A Lagos, la musique tient  depuis cette époque une place de premier plan : les guitares sont courantes et les   phonographes  présents en grand nombre dans la ville diffusent dans les maisons et les bars à bière les musiques d’importation : musique cubaine, hawaïenne,  country et ballroom anglais. Mais dans ce pays partagé entre trois nationalités majoritaires aux identités marquées, Yorubas, Ibos et Haoussas, le highlife réussit à transcender toutes les composantes culturelles.

_ Succédant aux premières formations de « Drum and Fife Bands » qui préparent l’avènement du highlife, le New Bethel School Band fait son apparition à Onitsha, à l’est du pays. Jouant une fusion de musiques afro-américaines et européennes, ce groupe prépare l’arrivée dans les années 1930/1940 des orchestres de cuivres mais aussi des groupes de guitares acoustiques annonciateurs du versant « guitar-band » ou « blues ibo » du highlife.

 

Bobby Benson, l’adepte de Slapstick Comedy

_ Le représentant le plus charismatique du highlife nigérian version « dance band » reste sans contexte Bobby Benson. Cet artiste né en 1921 dans l’ouest du pays est tour à tour tailleur, boxeur et marin avant d’opter pour la carrière musicale en 1947. Danseur, chanteur et « showman » accompli, il s’affirme comme un instrumentiste complet pouvant jouer de la guitare, de la batterie, de la contrebasse, du saxophone et même du piano. Fan de calypso et de jazz, il danse le boogie  et donne en compagnie de sa femme, danseuse, des spectacles « décoiffants » appelés « Bobby and Cassandra Shows ». Déguisé d’un pantalon et d’un frac et grimé de blanc sur le pourtour des yeux et des lèvres, il imite les comédiens noirs américains des « Slapstick Comedies ». Dans le milieu des élites consommatrices de jazz, de valse et de tango, c’est le choc. Son look fait référence aux comédies populaires à  l‘usage de la « domesticité » tandis que son style musical qui va d’un swing épicé de samba et de calypso à des versants plus africains intégrant « kokoma » et « juju » crée un malaise au sein de la jet-set de Lagos. Le temps lui donnera raison car à sa mort survenue en 1983 à l’issue d’une longue carrière jalonnée de formations successives (Jam Session Orchestra, Nigeria Jazz Club, Agil Jazz club…), il est consacré « roi de la musique nigériane ».

 

Zeal Onyia

_ Plusieurs artistes talentueux succèderont à Bobby Benson, dont le trompettiste Zeal Onyia et le guitariste Victor Uwaifo. Membre un  temps de la formation de Bobby Benson puis des Tempos du Ghanéen Emmanuel Tettey Mensah dit « E.T. Mensah », Zeal Onyia s’exile en Angleterre dans les années 1950, côtoie des jazzmen britanniques puis retourne au Nigeria monter son groupe, Cool Cats, avec lequel il enregistre deux tubes, « Trumpet highlife » et « Omee Delle », avant de devenir un membre actif du Syndicat National des Musiciens Nigérians.

 

Victor Uwaifo : la philosophie de l’akwete

_ Leader des Melody Maestros proposant le style « dance-band », Victor Uwaifo dit « Sir Victor Uwaifo » quant à lui devient un des premiers musiciens africains à signer avec la multinationale Polygram. Disque d’or en 1969 avec l’album « Joromi », un conte moral où un lutteur combat des monstres, le guitariste virtuose nigérian, surnommé « Guitar Boy », tourne dans le monde, se faisant connaître par un highlife intégrant rock et rythme traditionnel akwete. Plus qu’une simple greffe, l’akwete est pour lui une philosophie et une véritable technique de jeu. « Tous mes morceaux s’apparentent au son akwete que je fais évoluer en utilisant des couleurs pour représenter mes notes musicales. « Do est noir, mi est bleu, ré est rouge, fa, vert, sol, blanc, la, jaune et si, violet ». Le changement s’est donc opéré quand j’ai transposé les couleurs des vêtements akwete, des toiles tissées à la main dans l’est du Nigeria. Ce sont de très belles toiles et si tu les regardes, tu remarques que les différentes couleurs ressortent, créant un rythme dans les couleurs. Lorsque j’interprète ce tissu, cela donne un son que j’appelle akwete et c’est comme ça que j’ai écrit « Joromi » »

Autres artistes de dance-band

_ Dans les années 1960/1970, d’autres adeptes du style « dance-band » prennent le relais, comme Roy Chicago et Rex Lawson longtemps instrumentiste du groupe ghanéen Uhuru Band et originaire de Calabar, la région sud-est qui produisit beaucoup de trompettistes. Le « dance-band » fait cependant de moins en moins recette, progressivement supplanté par le style « guitar-band » ou « blues ibo ».

_ Joué majoritairement dans l’est du pays, cette version du highlife prend des accents bluesy sous les doigts experts des guitaristes Ibos surnommés les « Ibo Minstrels », évolue tout au long des décennies d’avant-guerre pour exploser réellement dans les années 1960/1970 avec des artistes comme Prince Morocco Maduka and His Minstrels et les Imo Brothers. D’autres musiciens dont Célestin Ukwu mais surtout Stephen Osadebe contribuent à maintenir le genre jusque dans les années 1980/1990. Ce dernier, fondateur en 1959 des Sound Makers International, s’impose par un jeu de guitare bluesy et reste fidèle à ce style même quand la vague « nkow-krikwo », un highlife aux accents congolais, tente une percée au Nigeria.

 

Prince Nico Mbarga, l’auteur de « Sweet Mother »

_ Diffusée par la puissante Radio Brazza (République du Congo) à partir de la Seconde Guerre mondiale, la rumba congolaise conquiert le Nigeria dans les années 1960 et officialise sa rencontre avec le highlife par le tube « Sweet Mother » de Prince Nico Mbarga, sorti en 1976. Ballade aux paroles sentimentales (elle conseille à tous les enfants de la terre de ne pas oublier leur maman), cette composition intègre des phrasés de guitare rumba dans une structure highlife et est considérée comme le plus grand succès continental de l’époque, avec plus de 13.000.000 d’exemplaires vendus et une couverture radiophonique sans précédent. Le triomphe que reçut ce titre dans toute l’Afrique s’explique en partie par son utilisation du pidgin, un argot urbain mêlant anglais et langues africaines mais surtout par sa volonté de réunir deux genres musicaux majeurs d’Afrique francophone et anglophone : le highlife et la rumba congolaise.

_ Originaire de l’état de Cross River, à la frontière du Nigeria et du Cameroun, Prince Nico Mbarga a en effet tous les atouts pour créer une musique ouverte et panafricaine. De père camerounais et de mère nigériane, il vit une enfance partagée entre les deux pays, débutant dans le Melody Orchestra au Cameroun où sa famille s’est réfugiée du fait de la guerre civile au Nigeria (1967/1970). Joueur de xylophone et de congas à ses débuts, il s’initie ensuite à la batterie, à la basse et à la guitare. De retour au Nigeria en 1972, Prince Nico Mbarga anime les clubs du pays puis enregistre, quatre ans plus tard, avec son groupe Rocafil Jazz International, son fameux hit « Sweet Mother ». Désireux de s’émanciper du showbiz, il crée son propre label et se consacre aux affaires, gérant lui-même ses spectacles, ses tournées et ses deux hôtels jusqu’à sa mort en 1997.

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La juju music ou le mysticisme de la science yoruba

 

Parallèlement au succès du highlife nigérian, le pays amorce, dans les années 1940/1950, sa propre mutation musicale et identitaire, développant divers courants contemporains dont la « juju music », une musique représentant le mysticisme de la science yoruba, et leur histoire sociale.

_ Se reposant traditionnellement sur les tambours d’aisselle, « dunduns » (doundouns) ou « gangans », les formes vocales « apala », « sakara » et « waka », la juju s’apparente au « tchinkounmey » du Bénin, un autre rythme yoruba joué à l’origine avec des calebasses d’eau donnant un son proche de celui du tambour d’aisselle, l’instrument majeur de la juju. Même si les deux styles musicaux, highlife et juju, cohabitent et tentent une fusion à la fin des années 1950, la « toye », nom local de la marijuana, mais aussi une musique résolument provocatrice développée par Julius Oredola Araba alias « J.O Speedy », Orland Owoh dit « Docteur Ganja » et Joseph Olanrewaju Oyesiku et son Rainbow Quintet, la juju a suivi sa propre évolution tout en  restant très ancrée dans la mémoire yoruba.

_ Puisant sa source dans la « palm wine music » (musique de vin de palme) jouée dans les « Shacks », ces bars populaires des quartiers yorubas, la juju est à l’origine liée à la vie sociale et politique traditionnelle. Elle servait notamment, par la force rythmique du dundun, un tambour-parlant hexagonal imitant les langues locales, à proclamer l’arrivée du roi, annonçait les activités de la monarchie, rythmait les naissances, les mariages et la vie de tous les jours à travers ses lyriques proverbiaux et servait de moyen de communication entre villages rapprochés. Confronté au monde urbain, la juju devient alors un outil de socialisation pour les populations nouvellement installées dans les cités et un véhicule de valeurs comme la religion mais aussi l’argent, la jalousie, la glorification du « self made man ». A Lagos tout particulièrement, la musique tient depuis le début du XX° siècle une place de premier plan : les guitares sont courantes et les phonographes présents en grand nombre dans la ville diffusent dans les maisons et les bars à bière les musiques d’importation : musique cubaine, hawaïenne,  country et  ballroom anglais.

_ Dès les années 1920, plusieurs artistes, dont Irewodele Denge surnommé « le grand-père de la juju », choisissent de s’orienter vers l’expression de ce qui va devenir un courant national. Ce guitariste de « musique de vin de palme » est en effet le premier à enregistrer cette musique urbaine en 1929 sous la houlette de la maison Zonophone. Baba Tunde King à qui on accorde la paternité du mot juju (il fut le premier à inscrire le terme sur ses disques produits par Parlophone dès 1932)  y intègre des éléments de musique « ashiko ». A partir des années 1930, HMV (His Master Voice ou La voix de son maître) emboîte le pas et grave plusieurs pionniers du genre tels Tunde King, Ojoge Daniel et J.O. Speedy qui deviennent des têtes d’affiche et dont les morceaux inspirent encore les stars d’aujourd’hui.

Le grand virage de la juju avec Tunde Nightingale et I.K. Dairo M.B.E.

_ Enrichie au cours du XX° siècle d’éléments latins ramenés par les esclaves libérés de Cuba et du Brésil de retour sur le continent, la juju fut véritablement modernisée dans les années 1940 par Tunde Nightingale puis à la fin des années 1950 par I.K. Dairo qui l’électrifie et lui donne une audience internationale.

 

Tunde Nightingale

_ D’abord chanteur de « musique de vin de palme », Tunde Nightingale devint la première grande star nationale de la juju néo-traditionnelle, l’enrichissant des sons de deux instruments : l’ukulele (sorte de mini guitare hawaïenne) et la samba (petit tambour carré). Il développa un style populaire qui fit les beaux jours des clubs musicaux, le « so wa mbe » – littéralement « est-elle bien? », en référence aux ceintures de perles portées à la taille par les femmes sous leurs vêtements pour érotiser ou rythmer leurs danses.

 

La Seconde Guerre mondiale marque un tournant fondamental dans la vie musicale de Lagos, ville cosmopolite où se côtoient des communautés sierra-léonaises et brésiliennes importantes ainsi que des marins et des commerçants itinérants d’origine Kru, Fanti et Efik du Liberia. Les techniques progressent, la musique s’électrifie et le talking-drum fait son apparition dans la juju, deux paramètres qui vont favoriser l’émergence du « roi de la juju » : Chief Isaiah Kehinde dit « I.K.” Dairo ».

 

I.K. Dairo (M.B.E.) : l’avant-gardiste

_ En 1957, I.K. Dairo, auteur-compositeur né en 1930 à Offa, dans l’actuel État de Kwara, au centre-ouest du Nigeria, leader du Morning Star Orchestra devenu Blue Spots Band, change en effet la face de la « juju music » en en renforçant les bases mélodiques, rythmiques et lyriques, devenant ainsi un avant-gardiste du genre. Reconnu pour ses qualités de multi-instrumentiste, l’artiste nigérian réussit à greffer le « son cubano » dans son beat spécifique yoruba, l’ashiko.

_ S’appuyant sur le son du dundun (talking drum), I.K. Dairo élabora un dialogue entre ce dernier, l’accordéon aux lignes musicales ternaires, la guitare électrique et les chœurs dominés par sa voix de baryton. En plus de ces innovations techniques, il élargit le champ mélodique en enrichissant ses textes d’incantations, de satires et de proverbes yorubas recueillis auprès des vieux sages. Le choix de chansons aux phrasés courts qui fit de lui un des premiers artistes à s’adapter aux nouveaux formatages des morceaux (4 à 6 minutes) imposés par le showbiz le plaça à l’avant-garde de la scène nigériane. Dans cet immense territoire aux multiples expressions musicales, I.K. Dairo réussit en outre le tour de force d’être adulé par le pays tout entier en intégrant à ses compositions des mélodies et des rythmes des différentes composantes nationales.

_ Au début des années 1960, la sortie du hit « Salome » consacra I.K. Dairo « roi de la juju », et en 1963 à Londres, en Angleterre, il est d’abord fait Chevalier de l’Empire britannique avant d’obtenir le titre de M.B.E. (Member of the Order of the British Empire), devenant le premier Africain à avoir jamais reçu cette distinction de la Reine Élisabeth II. Sa carrière internationale s’en trouva ainsi lancée : en 1972, I.K. Dairo et son groupe Blue Spots furent sollicités non seulement en Afrique de l’Ouest et en Europe mais aussi au Japon, grande première pour un artiste africain. Compositeur d’un nombre impressionnant de tubes qui dominèrent les charts nigérians pendant 15 ans, celui que l’on surnomme « Le grand I.K. Dairo M.B.E. », vit les ventes de ses albums chuter au milieu des années 1970, supplanté par de jeunes talents comme Ebenezer Obey et King Sunny Ade. Parti tenter sa chance aux Etats-Unis, il fit un « come-back » au début des années 1990 en effectuant plusieurs tournées américaines et en sortant en 1994 « Ashiko », une compilation d’anciens titres remixés quelques mois avant sa mort.

_ Référence incontestable de la musique nigériane, I.K. Dairo M.B.E. est toujours populaire dans son pays natal où il est surnommé affectueusement Baba Aladura, en référence à son rôle actif au sein de l’église Aladura où la juju tient un rôle prépondérant.

Juju, politique et économie

_ Très présente dans la vie spirituelle nigériane, la juju music tient également une place fondamentale dans le contexte politique et économique, et son explosion dans les années 1970 est favorisée par deux évènements majeurs :

_ La guerre du Biafra marquée, de 1967 à 1970, par le massacre et la défaite des Ibos provoque la montée en flèche de la juju music qui remplace le highlife sur le marché du disque de Lagos et d’Ibadan, la seconde métropole yoruba. Beaucoup de musiciens de highlife choisissent en effet de quitter Lagos, s’enfuyant vers l’est du pays ou à l’étranger.

_ Le boum pétrolier qui voit fleurir studios et usines de pressage, et atteint son apogée en 1974, renforce cette suprématie : les artistes de la juju, particulièrement Ebenezer Obey et King Sunny Ade sont les principaux bénéficiaires de cette conjoncture favorable et en font une expression privilégiée de la communauté yoruba.

 

Les fils spirituels de I.K. Dairo et de Tunde Nightingale

 

Héritiers comme beaucoup d’artistes du Grand I.K. Dairo M.B.E. et de Tunde Nightingale, Ebenezer Obey et King Sunny Ade, les deux grandes stars de la juju, ont fait de ce courant une musique sociale urbaine.

 

Ebenezer Obey : le moraliste

_ Formé au chant dans les chorales d’église, Ebenezer Obey, né en 1942 à Idogo, vit sa première expérience musicale à l’âge de 12 ans au sein de l’Ifedo Mambo Orchestra. Ce groupe de lycéens anime alors les bals du samedi soir en diffusant l’agidebo, une sorte de hghilife typique de la région, jouée avec une cithare.

_ Dans les années 1960, Ebenezer Obey débute sa carrière professionnelle comme joueur de congas dans un groupe de highlife de Lagos, Fatayi Rolling Dollar, puis s’initie à la basse avant de s’adonner à la guitare solo. Influencé par I.K. Dairo, il s’oriente vers la juju music en transformant notamment l’orchestration avec sa formation The International Brothers, fondée en 1964. Ses tubes « Ewa Wo Ohun Ojuri » et « People come and see what I see » reflètent cette nouvelle démarche musicale. A une époque où certains précurseurs surnommés gentiment les « vieux » jouent d’une seule guitare, refusant les fusions et les compromis, Ebenezer Obey, désireux comme tous les jeunes de se libérer de l’ancien système, crée sa propre version de la juju, le « miliki » (réjouissance en yoruba), signant la transition complète d’une forme néo-traditionnelle à une musique sociale et urbaine.

_ Tout en se référant au folklore d’origine, Ebenezer Obey y introduit des claviers, une batterie et une section de guitares : la guitare « ténor » est en retrait, la « rythmique » soutient la « tenor », jouant la même partition tandis que la « lead » fait les solos. Toutes trois combinées à la sienne donnent une sorte de son hawaïen, spécificité de la juju moderne. Soucieux de toucher deux types de publics, les adeptes de la juju pure et dure et la jeune génération avide de nouvelles formes musicales, il adopte une construction similaire à l’instrumentation de la musique congolaise à la popularité continentale tout en restant fidèle à son style aux parfums bluesy et jazzy. Devenu plus tard directeur du label West African Decca, celui que l’on surnomme Chief Commander Ebenezer Obey sort plus d’une centaine d’albums dont de nombreux disques d’or. Profondément religieux, cet artiste a traversé plusieurs phases créatrices reflétant les nouvelles donnes sociales et économiques de son pays. Illustrant par sa verve l’insouciante prospérité des années 1970 due aux richesses pétrolières, la musique d’Ebenezer Obey exprime dans les années 1980 l’austérité qui frappe la nation. Son album « Formula 0-1-0 », sorti en 1989, est par ses mélodies plus proches de la tradition et ses textes sont à l’image de l’état d’esprit d’une majeure partie du peuple dont la préoccupation première est de trouver un repas quotidien. Il sortira plusieurs autres opus, dont « Count Your Blessings » (1990), « Ju Ju Jubilation » (1998), la série « Evergreen Songs » (1995/2008), « Oluwa Ni Oluso Aguntan Mi » (2011), « Ebenezer Obey in London » (2012) ou encore « I am a Winner » (2013)…

_ Conservateur et moraliste, Chief Commander Ebenezer Obey est par ses idées autant que par sa musique le grand rival de King Sunny Ade considéré plus populiste et plus enraciné dans les sources yoruba.

King Sunny Ade : l’envol international de la juju

_ Contrairement à Ebenezer Obey qui a privilégié une carrière beaucoup plus nationale, l’auteur-compositeur, chanteur et guitariste virtuose, King Sunny Ade, a permis à la juju music de se tailler une place confortable auprès d’un public international souvent amateur de Rhythm’n Blues. Son succès, en 1984 au Japon notamment, a ouvert une brèche à la musique africaine aujourd’hui largement représentée au pays du Soleil Levant.

_ Né en 1947 à Oshogbo près d’Ibadan, ce fils de pasteur issu d’une famille royale Udoh a baigné très jeune dans la juju avant d’en faire sa raison de vivre, sous l’influence artistique du grand I.K. Dairo MBE. Comédien dans la troupe de Baba Sala d’Ibadan puis joueur de congas, il intègre en secret, encore adolescent, la formation highlife de Moses Olaiya à Lagos, s’initie à la guitare puis rejoint le groupe d’un des précurseurs de juju, Tunde Nightingale, une conversion définitive à ce courant musical. C’est le début de la carrière de Sunday Adeniyi qui, en 1966, se surnomme modestement Sunny Ade (le Roi Soleil), crée son propre groupe, The Green Spots, en référence aux Blue Spots d’I.K. Dairo, et sort son premier hit, « Challenge Club », dédié au football.

_ En plein boum pétrolier – le vinyle est roi – Sunny Ade, en homme d’affaire averti comptant plus de quarante albums à son actif, rebaptise, en 1974, sa formation The African Beats et transforme radicalement la structure de sa musique. Il enregistre « Esu Biri Ebo Mi » sous son propre label Sunny Alade Records qui produira plusieurs de ses disques dont « The Late General Murtala Muhammed », une chanson sur le dictateur militaire nigérian le plus populaire, « Sound Vibration » et « The Royal Sound ». Marqué par la richesse de la langue yoruba, il réintroduit dans le genre les incantations et les vers puisés auprès des anciens, et renforce les harmonies yoruba. La juju music est alors à son apogée, et celui que les autres musiciens appellent affectueusement Chairman y intègre la pedal-steel guitar, les synthétiseurs, l’accordéon et les effets dub des computers. Sunny Ade crée ainsi un nouveau son caractérisé par les rythmiques fluides aux accents funk à base de talking drums (des tambours d’aisselle introduits dans la juju après la Seconde guerre mondiale) et des riffs de guitare rock. Cette nouvelle orientation musicale amène, en 1977, un certain nombre de journalistes à le désigner King of juju music (Roi de la musque juju).

_ Comme tous les compositeurs de la juju, King Sunny Ade donne un nom à son propre style, le « Synchro System ». La pression constante s’exerçant sur les musiciens de juju à la recherche perpétuelle de nouveaux systèmes de jeu et d’instruments et le challenge permanent qu’il suppose expliquent en grande partie la créativité de la juju et sa place de choix sur la scène nigériane. Celui de King Sunny Ade consiste à laisser chaque instrument développer une variété de rythmes et de mélodies en même temps que les autres. Toutes les sonorités sont arrangées de telle manière que les instruments ne se chevauchent. Cette synchronisation parfaite mais très complexe lui vaut le surnom de « The Master Guitarist » et un succès continental de premier ordre. En 1982, date à laquelle il est révélé sur la scène internationale, il a déjà vendu plus de 12 millions de disques sur l’ensemble du continent. La même année,  la multinationale Island Records mise sur King Sunny Ade (KSA pour les Nigérians) et sort mondialement « Juju Music » produit par Martin Meissonnier. Le Français réalisera également « Synchro System », en 1983, puis, en coproduction avec KSA, « Aura » dont un des titres, « Ase », laisse entendre l’harmonica de Stevie Wonder, grâce à l’entremise de Massamba Fall aka Maaskool, musicien Sénégalais vivant aux USA et ami intime de Stevie.

_ Chouchou des magasins de disques, des télévisions et des salles de spectacle, le nouveau poulain d’Island part alors à la conquête de la planète. Il demeurera longtemps l’artiste le plus populaire au Japon. Pourtant, six mois à peine après une apparition en Rolls-Royce à la TV britannique, Kung Sunny Ade est remercié par sa maison de disques. L’année 1985 signe donc la fin d’une collaboration démarrée sur les chapeaux de roue. Cependant ce divorce n’entame en rien la volonté du Roi Soleil qui sort mondialement, en 1988, « Live Juju » et enregistre un an plus tard « Wait for me », un véritable programme de mesures sociales révélant son implication dans la politique nationale.

_ Créateur de la Fondation King Sunny Ade pour la lutte des droits des musiciens et l’aide aux jeunes talents, il coproduit en 1995 avec Andrew Frankel « E.Dide (Get up) », un CD dédié à la mémoire de L.A.K. Adeniran. Cet ingénieur du son (Phillips West Africa Records, Decca West Africa) fut en effet, de 1978 à 1995, le maître d’œuvre des studios Afrodesia de Lagos et travailla avec toutes les grandes pointures du Nigeria.

_ King Sunny Ade sortira plusieurs autres albums fidèles à son style, dont « Ogun » (1997), « Odù » (1998), « Seven Degrees North » (2000), « Kool Samba » ‎(2002), « The Best of The Classic Years » (2003), « Bábá Mo Túndé » ‎(2010), « Afai Bawon Ja » (2012), « Isele Yi Leju » (2013)…

_ Le Ministre des réjouissances comme il fut nommé par le gouvernement nigérian, classé en 2016 comme l’un des artistes africains  les plus influents aux AFRIMA (ALL Africa Music Awards) au Nigeria, demeure un compositeur très adulé dans son pays natal où il a ouvert son propre club, l’Ariya, continuant de chanter le quotidien de son peuple et le mysticisme de la science yoruba.

Quand la pop envahit Lagos

_ Les héritiers de la juju sont encore légion et maintiennent bien vivant ce versant chrétien de la culture yoruba. Tous marqués par le vieux I.K. Dairo, ils ont pourtant, sous l’influence d’une scène qui s’ouvre de plus en plus à l’extérieur, amorcé une véritable synthèse de pop, de highlife, de juju et même de fuji, la tendance musulmane yoruba qui explose réellement dans les années 1990.

La soul, la pop gagnent en effet en popularité au fur et à mesure que des artistes comme le batteur Ginger Baker s’installent à Lagos ou que Paul Mc Cartney se lance dans un projet avorté de studio dans la capitale nigériane. Otis Redding, Wilson Picket, Carlos Santana, Lionel Richie, Donna Summer et même Michael Jackson sont parmi les stars les plus écoutées de cette génération « métisse ».

 

Dans ce mouvement, on retrouve Prince Segun Adewale, fils de famille royale, initié par Chief S.L.Atolagbe puis par I.K. Dairo qui lui enseigne les bases de la composition et de l’arrangement. Il rejoint Prince Adekunle en 1973 puis s’associe quatre ans plus tard à Shina Peter, un excellent homme de scène. Fidèles à la juju, ces deux rebelles optent en 1980 pour le « Yopop », un style qui concilie les rythmes juju au punch de l’afro-beat et aux percussions roots de la fuji. Dans cette même mouvance, s’inscrivent Dele Taiwo et sa juju funky, et surtout plusieurs filles, nouvelles venues sur la scène jusqu’alors très masculine de Lagos.

_ Instruites, insensibles aux barrières ethniques, ambitieuses, elles s’imposent véritablement à la fin des années 1970, opérant une percée remarquée. Ainsi, Onyeka Onwenu, journaliste à la TV nigériane jusqu’en 1981, enregistre, sous la houlette de Sonny Okosuns, son premier 33T classé 2ème dans le Top 50 national. Adepte d’un folk proche de la sensibilité Ibo, elle collectionne les albums aux textes dénonciateurs. Patti Boulaye, actrice et chanteuse proche du disco, de la pop et de la soul anime également un show télévisé. Filles d’un pianiste réputé, les Lijadu Sisters, deux sœurs jumelles, ont combiné le funk, le disco et l’afro-beat. Chantant en ibo et en yoruba, elles signent avec le label Decca et enregistrent même, en 1984, aux Etats-Unis où elles vivent.

_ Si la juju est avant tout le mode d’expression des musiciens yoruba, elle a été néanmoins adoptée par Dele Abiodun originaire de l’est du pays. Il s’y est converti en 1969 à son retour du Ghana et l’a mêlé au highlife et à l’afro-beat, le style lancé par l’inspirateur incontesté de cette nouvelle vague, Fela Anikulapo Kuti.

 

Fela Anikulapo Kuti : « la musique comme arme culturel et politique »

_ Saxophoniste, pianiste, auteur-compositeur, chanteur-dénonciateur et polygame affiché un rien provocateur, Fela Anikulapo Kuti – de son vrai nom de naissance Fela Hildegart Ransome – incarne non seulement un courant musical, l’afro-beat, mais aussi une idée ayant pour devise : « la musique est une arme contre le despotisme ».

_ Efficace, martelé comme le pouls d’un pays vivant la violence du post-colonialisme, de la dictature et de la corruption, l’afro-beat de Fela et ses textes puissants et sans compromis ont hissé l’enfant né en 1938 dans la ville créative et rebelle d’Abeokuta en héros de tout un continent et de toute une jeunesse africaine en révolte. Petit-fils du R.P. Canon J.J. Ransome Kuti (Révérend Père Canon Josiah Jesse Ransome Kuti), et fils du pasteur Israel Oludotun Ransome Kuti (célèbre compositeur de musique d’église) et de Funmilayo Ransome Kuti, de son vrai nom Francis Abigail Olufunmilayo Thomas (institutrice, figure de proue du combat nationaliste de la lutte des femmes), Fela Kuti a été doublement influencé dans sa vocation artistique et dans son engagement politique.

_ Sa rencontre, à l’âge de 16 ans, avec Victor Olaiya et son groupe The Cool Cats dont il devient le chanteur sera déterminante dans le choix de sa carrière. Parti en 1958 à Londres (Angleterre) étudier l’arrangement et la trompette au Trinity College of Music, il y découvre le jazz de John Coltrane, de Charlie Mingus et de Miles Davies. Marqué par ces grands compositeurs, il forme trois ans plus tard, avec le batteur Jimo Kombi Braimah et quelques musiciens de la diaspora, le groupe Koola Lobitos qui innonde de highlife-jazz les fêtes universitaires et les jazz-clubs britanniques jusqu’à son retour au Nigeria en 1962. Producteur pendant quelques mois à la Nigeria Broadcasting Corporation, Fela explore des courants musicaux du continent et intègre la juju yoruba à son highlife-jazz. C’est en 1966 qu’il change réellement de cap à l’occasion du passage à Lagos de la star highlife-soul sierra-léonaise, Geraldo Pino, véritable révélation pour le jeune artiste. « Le mec a débarqué en grand… dans une sacrée bagnole américaine, une Pontiac convertible, man, du matériel flambant neuf, du pognon, beaucoup de panache… En trois jours à Lagos, il a réalisé trois shows… Les ravages qu’il a faits… » raconte Fela.

_ Au-delà du glamour, la leçon est brutale : Fela Kuti réétudie son style, et après un séjour à Accra en 1967, haut lieu de la musique de l’époque, ouvre son propre night-club, l’Afro Spot, et crée l’afro-beat, un nouveau courant musical qui se veut panafricain. Cette fusion de juju, de highlife, de jazz et de soul se caractérise surtout par la longueur des morceaux pouvant durer jusqu’à trente minutes, soutenus par une rythmique basse obsédante, des chœurs féminins et une section de cuivres mettant en exergue des solos de saxophone et de piano explosifs assurés par Fela lui-même.

_ La guerre du Biafra bat alors son plein, et Fela, encore peu politisé, prend conscience des problèmes de l’Afrique. « Je n’aimais pas la guerre du Biafra… Elle a marqué le début de la corruption au Nigeria… » dit-il. Mais c’est surtout son séjour aux Etats Unis en 1969, et sa rencontre avec Sandra Smith (militante des Black Panthers) qui détermine son engagement politique. Cette expérience américaine lui permet de côtoyer la chanteuse Esther Philips et les comédiens John Brown et Stu Gilliams. Il se produira même à la Citadelle d’Haïti, un club de Los Angeles tenu par Bernie Hamilton, le futur boss de de la série télévisée « Starsky et Hutch ». De retour au Nigeria, Fela se sert de sa musique comme d’une « arme » contre le pouvoir, nomme son groupe Africa 70, enregistre « Buy Africa » (Acheter l’Afrique) et rebaptise son club « Shrine » (le « temple » ou le « sanctuaire » en anglais) devenu le temple de l’afro-beat et de la contestation. Sa popularité gagne bientôt tout le pays et même le continent grâce à des morceaux devenus célèbres comme « Zombie », « Shakara », « Lady » et « No agreement ».

_ Fela fonde alors la « République de Kalakuta » où vivent ses musiciens, ses femmes choristes-danseuses et sa mère ; un pied de nez aux autorités nigérianes. Ce bras de fer qu’il engage avec le régime se traduit par des arrestations incessantes. La mise à sac de sa concession par l’armée en 1977, en réponse au contre festival qu’il a organisé lors du FESTAC de Lagos attirant des journalistes du monde entier renforce sa renommée internationale.

_ Ce tragique évènement se soldera par la mort de sa mère défenestrée, un non-lieu pour la dictature militaire à laquelle il intente un procès et deux disques aux textes virulents : « Sorrow, Tears and Blood » (tristesse, larmes et sang) et « Unknown Soldier » (Le soldat inconnu). Après un exil au Ghana, Fela Kuti repart au combat, fonde Kalakuta II, fait un concert remarqué en 1979 au Festival de Jazz de Berlin (Allemagne), puis crée son propre parti, The Movement of Phe People (MOP), et annonce sa candidature aux élections présidentielles de 1983. Afin de recueillir des fonds pour sa campagne, Fela se lance dans une grande tournée internationale et sort « Black President ». Les persécutions dont il est l’objet affaiblissent sa carrière artistique et entraînent la désertion de plusieurs de ses musiciens et de ses femmes. Mais Fela ne désarme pas, monte une nouvelle formation, Egypt 80, et réalise « Army Arrangement » qui accuse en ces termes le gouvernement de détourner les fonds du FMI (Fond Monétaire International)

_ C’en est trop pour le pouvoir qui l’arrête sur une fausse accusation le 4 septembre 1984 alors qu’il est en partance pour les Etats-Unis pour le mixage de son disque. Condamné à 5 ans de prison, Fela est relâché deux ans plus tard grâce à la mobilisation des artistes africains (Mory Kanté, Xalam, Ghetto Blaster, Ray Lema, Idrissa Diop, Yebga…..) qui organisent La Caravane Jericho et tournent dans de nombreux pays européens. Marqué par les épreuves, Fela part en guerre contre les producteurs occidentaux dont il conteste les arrangements (Bill Laswell pour « Army Arrangement ») et décident de reprendre le contrôle de sa création. Il supervise en 1989 le mixage de « Beasts of no Nation » et concocte avec le Béninois Wally Badarou le titre « Just like that ».

_ Artiste rentré dans la légende, Fela Anikulapo Kuti voit quelques mois plus tard la sortie par Yaba / WMD d’une trilogie retraçant de 1975 à 1986  la création artistique du père de l’afro-beat. Des années après les sorties, en 1991, de « Original Sufferhead » (des titres enregistrés entre 1981 et 1984), et, en 1994, de « Fela’s London Scene » (des morceaux réalisés en 1971 à Londres avec son groupe Nigeria 70), Fela a eu des démêlés avec la justice de son pays. En effet, il est à nouveau jeté en prison en avril 1997 pour usage de cannabis par le département nigérian de lutte contre la drogue qui avait lancé un grand raid au Shrine, son night-club situé au nord de Lagos. Une arrestation qui a suscité de nombreuses manifestations et l’organisation à Paris, d’un gala de soutien pour sa libération, sous la houlette des Camerounais Ponpon (son ex-trompettiste) et de Ben Bellinga (saxophoniste).

_ Atteint du Sida, Fela Anikulapo Kuti disparaît le samedi 2 août 1997 à Lagos, au Nigeria. Son enterrement auquel assiste un million de personnes est un véritable deuil national.

Les héritiers de Fela

_ A la disparition de Fela Kuti, ses enfants Femi et Seun prennent le relais, dirigeant à tour de rôle la formation paternelle, et apportant chacun à sa manière sa propre couleur à l’afro-beat lancé par le père.

 

Femi Kuti

_ Né le 12 Juin 1962 à Londres (Angleterre), de Fela Anikulapo Kuti (1938-1997) et de Remilekun Taylor, l’auteur-compositeur, chanteur et saxophoniste militant politique, Olufela Olufemi Anikulapo Kuti aka Femi Kuti se démarque de son père par ses idées tout en développant l’afro-beat. Alors que son papa avait choisi comme devise « la musique est l’arme du futur », lui, il opte pour « la musique ramènera l’Afrique sur la carte du monde »…

_ Femi Kuti qui apprend le saxophone sur le tas prend la direction du big band paternel entre 1984 et 1986 lors de la détention de ce dernier. Influencé par l’afro-beat du Black President, il fonde avec ses sœurs Yeni (tambourin, chœur), Sola (shekere, chœur) et son ami Dele Sosimi (claviers) le groupe Positive Force qui se distingue par une tendance afro-beat jazz-rock et des textes parlant d’humanisme et de paix, révélés par ses albums : « Femi Anikulapo Kuti and The Positive Force» (1991), « Master Plan » (1992), « Wonder Wonder » (1995), « Shoki Shoki » (1998). En en 1999, il obtient le prix du « Meilleur groupe masculin d’Afrique de l’Ouest » aux Kora Awards à Sun City, en Afrique du Sud, se produisant à cette occasion devant le Président Nelson Mandela  et Michael Jackson. En 2001, Femi Kuti fonde son propre mouvement, The Movement Agains Second Slavery (M.A.S.S), prend pour devise « la musique ramènera l’Afrique sur la carte du monde »  et sort « Fight to win ». Rencontre de l’afro-beat et du hip hop, imprégnée de funk, de house et de R&B, et soutenue par la walking bass et les lignes de cuivres explosifs, cet opus dénonce les méfaits du Sida mais aussi les traîtres d’Afrique, ces leaders qui « se servent plutôt que de servir la nation ». Aussitôt, commencent les ennuis avec les autorités de son pays.

_ « Je peux aujourd’hui me consacrer entièrement à la musique, ce qui, pour des raisons à la fois personnelles et professionnelles, n’a pas été le cas pendant une longue période. Après le décès de ma mère en 2002, mon chemin est devenu chaotique. Ma femme a entamé une procédure de divorce. La presse nigériane instrumentalisée par le gouvernement a mené une campagne de calomnies et de dénigrements particulièrement vicieuse contre moi. Mon club, le Shrine (le « temple » ou le « sanctuaire » en anglais), a été mis à sac par la police. J’ai été contraint de dissoudre mon organisation politique M.A.S.S que certains responsables utilisaient pour détourner de l’argent. Quant à mes musiciens, ils sont devenus incontrôlables. Certains ont profité d’une tournée européenne pour disparaître et ceux qui sont restés sont devenus de plus en plus arrogants et exigeants ».

_ En 2007, tentant d’échapper à cette spirale négative, Femi Kuti se retire pendant 8 mois dans sa maison du quartier d’Ikeja à Lagos pour se consacrer à l’étude du piano et de la trompette. « Les rumeurs allaient bon train. On me disait fou. Un tabloïd a même publié un article prétendant qu’on m’avait vu errant complètement nu un joint aux lèvres dans une rue de Lagos ».

_ Comme toujours, la seule réponse qu’il souhaite apporter à ses détracteurs est musicale, et Femi Kuti enregistrera plusieurs autres albums, comme « Day By Day » (2008), « Africa For Africa » (2010), « No place for my dream » (2013), « Politics na Big Business » (2013), en featuring avec Sound Sultan et la star de l’azonto, 2Face Idibia.

 

Seun Kuti

_ Fils du créateur de l’afro-beat, Fela Anikulapo-Kuti (1938-1997), et de Fehintola Kayode, choriste et danseuse d’Egypt 80, l’auteur-compositeur, saxophoniste, pianiste et chanteur, Oluseun Anikulapo Kuti aka Seun Kuti, né le 11 janvier 1983, a, comme son grand-frère Femi Kuti, repris le flambeau de son père, militant pour une Afrique unie, équitable et riche, en dénonçant les politiciens véreux, la corruption, l’injustice…

_ A l’âge de 8 ans, Seun Kuti s’initie au piano et au saxophone puis débute, à neuf ans, comme choriste du groupe Egypt 80 de son papa – chez les Kuti, l’afro-beat se transmet de père en fils. Plus tard, il assure les premières parties des concerts de la formation avant d’en prendre la direction après la disparition de son père en 1997, apportant à l’afro-beat paternel (fusion de juju nigériane, de highlife (ou hilife) ghanéen, de jazz et de soul), des couleurs funk, rock et rap.

_ Dix ans après la mort de son père, en 1997, Seun Kuti & Egypt 80 enregistrent « Think Africa » (2007) et font une tournée américaine facilitée dans l’obtention des visas par l’intervention personnelle de Barack Obama. Il sillonnera le monde entier et sortira plusieurs autres albums, dont « Many things » (2008), « From Africa with fury : Rise »  (2011), « Rise Remixes » (2012), « A Long Way to the Beginning » (2014)…

_ Parallèlement à son engagement politique, Seun Kuti s’investit dans des projets humanitaires aux côtés du Sénégalais Youssou Ndour, notamment dans la lutte contre le paludisme qui tue un enfant africain toutes les 30 secondes.

 

Autres adeptes de l’afro-beat

_ Véritable mouvement de conscience collective qui a marqué toute une génération, l’afro-beat est adopté par de nombreux artistes dès sa naissance.

Tony Allen : le batteur de l’afro-beat

_ Un des plus grands batteurs du continent, Tony Oladipo Allen aka Tony Allen, né le 12 août 1940 à Lagos, débute dans le groupe du trompettiste Victor Olaiya et, après un passage chez les Nigerian Messengers et les Melody Makers, participe au premier groupe de Fela Kuti, Koola Lobitos, avant de devenir son chef d’orchestre et arrangeur au sein d’Africa 70. Il posera sa griffe sur plusieurs disques de Fela. « Sans Tony Allen, il n’y aurait pas afro-beat », disait Fela dans une interview au quotidien britannique The Independent. « Fela avait l’habitude d’écrire les partitions pour tous les musiciens de l’orchestre, mais moi, j’étais le seul à produire (créer) la musique que je jouais » confie Tony Allen au même journal.

_ Musicien de studio à Londres (Angleterre) dans les années 1980 après son départ de Lagos, Tony Allen s’installe par la suite à Paris (France). Cet artiste offrant un afro-beat/funk à la rythmique puissante marquée par les percussions, la batterie et les cuivres, a collaboré avec divers artistes, dont James Brown, Ginger Baker, Ray Lema, Damon Albar, Charlotte Gainsbourg, Ernest Ranglin, Roy Ayers, Pat Thomas, Sébastien Tellier, Paul Simonon & Simon Tong, Manu Dibango, Kuku, Oumou Sangaré.

Il a participé à la plupart des disques de Fela, posé ses rythmiques sur « Aura » de King Sunny Ade, et enregistré ses propres albums afro-beat, parfois teintés de couleurs funk, rock et même hip hop ou électro : « N.E.P.A.  (Never Expect Power Always) » (1984), « Too many prisoners » (1987), « Black Voices » (2000), « Every Season » (2002), « Tony Allen Live » (2004), « Lagos No Shaking » (2006), « In The Name of Love : Africa Celebrates U2 » (2008), « Secret Agent » (2009), « Black Voices Revisited » (2010, « Film of Life » et « Open Your Eyes While Pray » (2014)…

 

Ghetto Blaster

_ Adepte d’un afro-beat/funk/rock, le groupe Ghetto Blaster fut créé en 1983 à Lagos à la suite de la rencontre du guitariste français Stephan Mikhaël Blaëss et de musiciens nigérians et camerounais formés par Fela Anikulapo Kuti ou Sony Okosuns : Avom Archibonmg aka Ringo (batterie), Kiala (guitare, chant), Frankie Ntohsong Dosan (claviers), Féfé Priso (saxophone alto), Chief Udoh Essiet (percussions), Willy NFor (basse, lead vocal) et Betty Ayaba aka Ahlin (voix, chœurs). Dès lors, ils décident de rejoindre tous la France et s’installent à Paris. Dans la capitale française, ils seront rejoints par Roger Kom (saxophone), Sylvie Etenna et Myriam Betty (voix, chœurs). En 1984, Ghetto Blaster enregistre un premier Maxi 45T, « Efi Ogunle / Preacher Man », suivi en 1985 de « People ». Betty Ayaba aka Ahlin (voix, chœurs) décédera à la fin des années 1980 en se noyant dans la Seine à Paris.

_ A la dissolution du groupe en 1988, suite à des dissensions artistiques, Chief Udoh Essiet embrasse une carrière solo avec sa compagne, la pianiste et chanteuse américaine Sherry Margolin. Le bassiste Willy NFor fera de même, et enregistrera « Fly Away », sorti un an après sa mort en 1998, suite à un cancer. Bassiste virtuose au jeu à la fois racé, pulsif et mélancolique, il a collaboré avec plusieurs artistes majeurs du continent africain, tels que Ray Lema, Salif Keïta, Manu Dibango et Mory Kanté avec qui il enregistre trois albums « Ten Cola Nuts », « Akwaba Beach » et « Yéké Yéké ».

 

Gaspar Lawal

_ Percussionniste néo-traditionnel basé à Londres, Gaspar Lawal, né le 23 septembre 1948 à Ijebu-Ode, offre dans son album « Kadara » (1991) un afro-beat suave ponctué d’incursions juju et de coulées de jazz données par les cuivres et les guitares.

 

Fuji Music : le style des musulmans yoruba

_ Apanage des musulmans yoruba, la fuji moderne est née en 1965, baptisée ainsi par Chief Alhadji Ayinde Barrister en référence au mont japonais Fuji-Yama symbolisant l’amour, la paix et l’harmonie. Synthèse de la culture arabe pré-islamique et des traditions yorubas, fortement influencée dans sa structure traditionnelle par la guerre sainte fulani (peule) entreprise au début du XIX° siècle par Ousmane Dan Fodio qui provoqua la réislamisation du sud-ouest du pays, la fuji est considérée comme une musique avant tout musulmane et populaire. La fuji est jouée à l’occasion des baptêmes, des mariages et des fêtes organisées en l’honneur des pèlerins revenant de la Mecque. Le syncrétisme que pratique l’islam sur le continent africain permet la survivance et même la progression de ce style qui mêle les rythmes apala, shakara et waka d’origine yoruba et devient la musique de prédilection d’une communauté qui croît en nombre. Longtemps perçue comme la musique traditionnelle yoruba, le beat qui donnera la fuji mettra donc plus d’un demi-siècle à se moderniser. Haruna Ishola sera dans les années 1940 le premier à ouvrir la voie.

_ Par provocation, elle deviendra « fuji garbage » (poubelle), Sikuru Ayinde Barrister utilisant cette technique d’argot américain (« tout ce qui est bon est qualifié de mauvais ») pour devancer les critiques.

 

Haruna Ishola : le roi de l’Apala

_ Chanteur-compositeur né en 1919 à Ijebu-Igbo, dans l’Etat d’Ogun, Haruna Ishola, appelé aussi Alhaji Haruna Ishola depuis son pèlerinage à la Mecque, va développer la tendance « apala » à base de chants, de grands talking drums (Iyalu), de tambours akuba (congas), d’agogô (cloches), shekere et de claves (paire de baguettes en bois cylindriques frappes l’une contre l’autre), donnant la couleur musulmane qui prend, sous l’impulsion de musiciens amateurs, une forme néo-traditionnelle. Enrichie de l’agidigbo (piano à pouce) et de percussions comme les dunduns ou doundouns, elle perd son caractère religieux dans les années 1940 lorsqu’Haruna et son Apala Group la transforment en musique de danse. Enregistrant une trentaine de disques pour Decca dans les années 1950, le père de l’Apala moderne devient une personnalité respectée de la scène nigériane et s’offre en 1979, près d’Ibadan, un studio 24 pistes qu’il dirigera jusqu’à son décès survenue en 1983. Son album « Oroki Social Club », paru en 1971, sera vendu à plus de 5 millions d’exemplaires.

_ Avec sa mort, disparaît l’Apala Group qui l’a accompagné durant toute sa carrière musicale. Dans les années 2000, son fils Musiliu Haruna Ishola remet au goût du jour la musique apala popularisée par son père.

 

Les artistes de la fuji

_ Inspirateur de nombreux artistes de juju comme de fuji, Haruna Ishola sera la référence incontestée des compositeurs Sikuru Ayinde Barrister, Wasiu Barrister et Ayinla Kollington.

_ « La popularité de la fuji s’explique selon la star du genre. La juju a beaucoup de guitare et n’a pas le rythme shakara. Par contre la fuji et la juju ont en commun les racines apala et le gangan (talking drum). Les artistes de fuji chantent différemment et il est plus facile pour nous de faire de la juju que pour un artiste de juju de faire de la fuji », dit Sikuru Ayinde Barrister, une des vedettes du style.

 

Sikuru Ayinde Barrister

_ Principal diffuseur de la fuji à travers le monde, Sikuru Ayinde Barrister, né en 1948 à Lagos, a fréquenté l’école de la mission musulmane d’Odiolowo. Dès l’âge de 10 ans, il se distingue dans les concours de « were music », des chants destinés à réveiller tôt le matin les musulmans pendant le ramadan. Ses nombreux succès influeront beaucoup sa carrière future et ses choix artistiques. « Les gens voulaient que je devienne un spécialiste de « were » or mon ambition était de créer à partir de ces chants une musique dépassant les frontières religieuses et ethniques. C’est pour cela que j’ai créé la fuji en 1965 », confie-t-il. Pour parvenir à cette « conversation de percussions », Sikuru Ayinde Barrister ajoute au beat « were » les chœurs et les rythmiques « apala », le style bluesy « shakara » et des éléments occidentaux donnés par la batterie jazz, la guitare hawaïenne et les claviers. Son originalité est de les marier à des instruments traditionnels très divers qu’il a étudiés pendant la guerre civile nigériane (1967-1970) : shakaras (petits tambours carré), cloches, talking-drums, agidigbos (pianos à pouce), calebasses ibas et shekeres. Le succès de la fuji d’Ayinde Barrister, surnommé le « roi de la fuji », s’explique par la priorité donnée à certains instruments: « Bien que nous utilisions des instruments occidentaux, nous avons privilégié les sons des instruments traditionnels et surtout des tambours, veillant toujours à ce qu’ils sonnent bien. Je les guide par le chant puis ils me suivent ». Après une brève carrière dans l’armée, celui que l’on appellera aussi Dr Ayinde Barrister ou Chief Ayinde Barrister fonde au début des années 1970 les Supreme Fuji Commanders, un groupe de vingt-cinq musiciens. Sa popularité, ses tubes « Extravaganza » et « Fuji Garbage » et ses nombreuses tournées à la fin des années 1980 hissent la fuji music au premier rang des musiques nationales dans les années 1990. Se produisant essentiellement devant le public nigérian, Alhadji Sikuru Ayinde Barrister (depuis son pèlerinage à la Macque) peut recevoir du public jusqu’à 10.000 dollars par concert sous forme de présents. Sa célébrité tient également à ses textes très polémiques : son disque, « The Thruth » notamment, dénonce l’annulation des élections de 1993 par le général et homme d’état Ibrahim Badamasi Babangida, et critique fortement l’armée au pouvoir.

 

Kollington Ayinla

Son plus sérieux rival, Kollington Ayinla, surnommé Baba Alatika ou Kebe-n-Kwara ou Baba Alagbado ou General Kollington Ayinla, s’impose dès le milieu des années 1970, enregistrant quelques albums sous le label EMI. Né en 1953 à Ibadan, il se distingue d’Ayinde Barrister en plaçant au cœur de la fuji le tambour « bata » et en accélérant la rythmique. Leader du groupe Fuji 78, il devient populaire grâce à ses hits « Megastar » et « Fuji Ropopo » et à ses dénonciations violentes de l’injustice. Créateur en 1982 de son propre label, Kollington Records, il renforce ainsi sa place dans l’industrie musicale nigériane.

 

Wasiu Barrister

Autre vedette de la fuji music, Wasiu Barrister, né le 3 mars 1957 à Lagos, fait son apparition sur la scène nationale en 1984 avec son orchestre Talazo Fuji Commanders Organization. Inspiré par le style de Sikuru Ayinde Barrister dont il fut un des musiciens pendant plus de 15 ans, il connaît la notoriété avec des albums comme « Elo Sora » et « Talazo Disco ».

 

Les femmes de la scène fuji

Objet d’un succès d’estime au début des années 1970, la fuji music a commencé à percer au début des années 1980, une période qui voit la multiplication des groupes, commençant à inquiéter sérieusement les artistes de juju. Mais c’est véritablement dans les années 1990 que ce courant a atteint son zénith, favorisant l’émergence de nouveaux talents.

 

Enregistrées par Decca ou Emi, nombreuses ont été les formations à contribuer à l’édification de ce style majeur du Nigeria. Trois femmes, Madam Comfort Omoge, Queen Salawa Abeni et Kubarat Alaragbo ont introduit dans la fuji music des couleurs nouvelles.

 

Madam Comfort Omoge

Née en 1929 à Ilititun dans l’Etat d’Ondo, Madam Comfort Omoge, chanteuse et compositrice d’assiko, a développé un vieux style nommé « ere aboba assiko », avec son orchestre Assiko Ikale aux 17 percussions. Professionnelle à partir des années 1970, cette mère de sept enfants, épouse de l’Oba (gouverneur) Digbo Dido, modernise la musique assiko en 1972, enregistre son premier album « Biri » en 1976 chez Decca et se taille quelques brillants succès sur la scène nationale en intégrant à sa musique le waka, l’apala et la fuji music.

 

Queen Salawa Abeni

Chanteuse et compositrice de waka née le 5 mai 1961, Queen Salawa Abeni s’impose comme vocaliste à l’âge de 8 ans, et enregistre en 1976 son premier album, « Late General Murtala Ramat Mohammed » (chef du gouvernement militaire fédéral du Nigeria (1938-1976)). Enfant prodige, celle qui deviendra à son retour de la Mecque Alhaja Queen Salawa Abeni s’illustre par sa voix haut-perchée, soutenue par une ligne de talking-drums et de percussions aux rythmes typiquement « waka ». Auteure, avec son groupe Waka Modernizer, des albums « Omi Yale » (1980), Challenge Cup ‘82 » (1983), « Indian Waka » (1984), « Adieu Alhaji Haruna Ishola » (1985), « Experience » et « Congratulations » (1991), Good Morning In America (1999) ou « Beware » (1995), cette modernisatrice de la « fuji-waka music » a connu une carrière en dents de scie, concurrencée par sa rivale Kubarat Alaragbo.

 

Kubarat Alaragbo

En compagnie du groupe Waka Reformers formé par les ex-musiciens de Queen Salawa, Kubarat Alaragbo enregistre sous les labels Olumo et Leader plusieurs disques à succès donnant une place prépondérante à la batterie.

 

Ces trois vedettes féminines reflètent une période où de nombreuses formations ont contribué à l’évolution et à la popularité de la fuji music. Introduisant quelques notes de guitare hawaïenne par-ci, un solo de trompette par-là ou une nappe de synthé, elles ont constitué une première vague qui a fait tache d’huile sur les artistes des générations suivantes. Parmi-ceux-ci se sont illustrés Adigun Adelani & The Oriade First International President, Sikiru Lawolin & the Fuji Group, Alhadji General Monsuru Akande & the Fuji Reformers, Alhadji Sule Adeiku, Alhadji Ayinde Kamar & the Fuji Commodores, Rasheed Adio & the Fuji Modernisers, King Ganiyu Kuti et Ayinde Rashidi & the Original Fuji Group.

La jeune génération de la Fuji

Transcendant, comme l’avait rêvé Sikiru Ayinde Barrister, les clivages religieux et ethniques du Nigeria pour devenir une musique des boîtes branchées de Lagos, la fuji music explose au début des années 1990, s’exporte en Occident et révèle une jeune génération de talents.

Figure marquante de la nouvelle vague, Abass Akande Obesere a gagné la faveur des jeunes Nigérians en optant pour un registre obscène et provocateur. Un des rares Ibos dans la planète yoruba de la fuji music, Sunny Tia surnommé Sunny T se distingue par l’utilisation d’un argot propre à la banlieue de Lagos. Plus connu à l’étranger où il a fait des tournées et enregistré des albums, Adewale Ayuba s’illustre par ses spectacles endiablés et ses chorégraphies élaborées. Cette génération qui a contribué à l’implantation durable de la fuji est aussi marquée par l’apparition d’Adepoju Lanrewaju que ses fans ont gentiment baptisé « roi de l’ewe ».

Quand le reggae flirte avec la juju ou l’afro-beat

Toujours vivant au Nigeria, l’afro-beat ne peut faire oublier son enracinement dans la juju qui a marqué d’autres styles musicaux comme le reggae devenu très populaire à Lagos à la suite du succès planétaire de Bob Marley.

S’identifiant au Jamaïcain par son appartenance au Tiers-Monde et ses textes contestataires et mystiques, nombreux ont été les artistes nigérians à adopter le style de leurs lointains cousins des Caraïbes qu’ils se sont réappropriés, lui donnant une coloration nationale. Sonny Okosun sera le premier à l’intégrer, à la fin des années 1970, à son highlife aux sonorités rock et Rhythm’n Blues. Il sera suivi par The Mandators qui enregistrent aux USA le LP « Heart Beat », puis par l’artiste Tera Kota qui opte pour un reggae enraciné dans l’ere-ege, une musique traditionnelle de louanges. Artiste engagé voulant détourner les jeunes du disco, Tera Kota sort en 1982 « Lamentation in Sodom », qui se maintient à la première place des charts nigérians pendant quatre mois (500.000 exemplaires vendus). Son second, « Solitude and Shackle » (1985) est dédié à Fela pour son combat contre la dictature militaire.

Dans la même tendance s’inscrivent, à la fin des années 1980 quelques rares femmes : Evi Edna Ogholi, surnommée « la reine du reggae nigérian », qui propose un reggae soft chanté en isoko (mandingue du Nigeria) et Schola Daniel, une Ibo docteur en psychologie, formée dans les chorales d’église avant de s’adonner au reggae, au rap et au ragga teintés des sonorités ekpe, agbacha, ekurunwa et juju. A la même période, avec le 33 tours « Under Pressure », s’impose Ras Kimono devenu par son reggae explosif et contestataire chanté dans un mélange de pidgin et d’argot jamaïcain le porte-parole des classes défavorisées du Nigeria et le miroir de leur frustration.

_ Star incontestée du reggae nigérian, le chanteur-guitariste Majekodunmi Fasheke alias Majek Fashek, influencé à la fois par Bob Marley et Fela Kuti diffuse un reggae teinté d’afro-beat où le chant prend des accents gospel, une passion qui remonte à son enfance. D’abord membre du groupe RAM dans les années 1980, il s’oriente à la fin de cette décennie vers une carrière solo, signe en 1989 avec le label Mango/Island et enregistre « Prisoner of conscience », un album comprenant deux reprises du pape du reggae, « Redemption song » et « Send down the rain » devenues des hits au Nigeria.

Une culture nationale puissante et multidirectionnelle

Longtemps considérée avec méfiance par une scène nationale adepte de juju, d’afro-beat, de highlife et de reggae, la fuji music, moins occidentalisée que ces derniers, a donc mis plus de 25 ans à conquérir ses lettres de noblesse. En imposant ses conversations complexes de tambours et ses chœurs originaux, la fuji music a réussi à séduire le monde, parvenant à se hisser au premier rang des courants urbains du Nigéria, un pays dont la puissance rythmique et mélodique a traversé depuis les frontières des pays voisins.

Comme dans de nombreux pays africains, le reggae a pris un essor important au Nigeria tant ses racines et son discours  touchent directement l’Afrique, sa terre mère,  mais il est passé au moule d’une culture nationale puissante et multidirectionnelle. Ainsi, son impact reste encore modeste au regard des grands courants urbains que sont la juju, l’afro-beat, la fuji, et plus récemment l’azonto qui s’est offert la moitié du marché du disque nigerian, devenant le « phénomène social des années 2000 »…

Par Nago SECK

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Capitale : Abuja

Population : 181 562 056 habitants en 2015

Superficie : 923 768 km2

Langue officielle : Anglais

Président : Son Excellence Muhammadu Buhari

Investissement : The Nigerian Investment Promotion Commission (NIPC)

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Fête nationale : 1er octobre 1960

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Religions : Islam, Christianisme, Réligions Traditionnelles.

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