L’Afrique australe, dans sa majeure partie, a été et est toujours dominée par les courants musicaux de la puissante Afrique du Sud anglophone qui s’est elle-même nourrie, tout au long du XX° siècle, des musiques des migrants venus de toute la région travailler dans ses mines.

Origine
_ Formidable creuset servi par une industrie dynamique, l’Afrique du Sud (55 600 000 habitants), ex-pays de l’apartheid (1948-1991), a une histoire musicale sans précédent. Les populations originelles, San (Bushmen) et Khoi, lui offrent les langues à clic et les ensembles de pipeaux (flûtes) tandis que les peuples Sotho, Twana, Ndebele, Venda, Xhosa, Shangaan, Swazi et Zoulou l’enrichissent de leurs traditions vocales « mbube » (lion en zulu), appelées aussi « isacathamiya » ou « isicathamiya » (embuscade en zulu).
_ Géant économique d’Afrique australe, l’Afrique du Sud a donné de grands noms des musiques africaines, comme Enoch Sontonga, Reuben T. Caluza, Spokes Mashiyane, Phuzushukela, Abdullah Ibrahim (Dillar Brand), Hugh Masekela, Moriam Makeba, Johnny Clegg & Sipho Mchunu, Lucky Dube ou encore Brenda Fassie…

Mbube : un dialogue vocal
_ Le mbube est un style vocal zoulou né au début du 20° siècle dans les mines d’Afrique du Sud et tiré du célèbre titre « Mbube », un gros tube des années 1940 de l’auteur-compositeur et chanteur zoulou Solomon Popoli Linda aka Solomon Linda (1909-1962) devenu sur les scènes internationales, « The Lion Sleeps Tonight » (« Le lion est mort ce soir »). On le retrouve dans divers pays d’Afrique australe.
_ La technique du mbube est une sorte de dialogue (ou plutôt un contraste) entre la voix généralement grave (rauque) du lead vocal et les lignes aigues des chœurs appelés « backing band ». Le mbube est un style musical populaire marqué par les croyances zulu résumées dans l’expression « umuntu, ngumuntu, ngabantu » : compétition, force, pouvoir et communication avec les ancêtres.
_ Ce style vocal a capella qui a fait l’objet de concours entre chorales a été popularisé internationalement par le groupe Ladysmith Black Mambazo qui a obtenu un Grammy Award en 1987 aux Etats-Unis.
_ La technique vocale du mbube est encore présente dans de nombreux genres vocaux africains et américains (gospel, soul).

Enoch Sontonga : l’auteur de l’hymne national « Nkosi Sikelel’ iAfrika »
_ Né à Uitenhage, au Cap, dans une famille Xhosa, Enoch Mankayi Sontonga aka Enoch Sontonga (1873-1905), formé à l’école musicale des missionnaires arrivés au début du XIX° siècle, fut le premier compositeur majeur d’Afrique du Sud. Auteur, arrangeur, chanteur et joueur virtuose de concertina, il s’illustre sur la scène maskanda des années 1950/1960, interprétant des chants zulu accompagnés de tambours ngoma. Enseignant à l’école méthodiste de Nancefield, Enoch Sontonga est l’auteur-compositeur de « Nkosi Sikelel’ iAfrika » (Dieu bénisse l’Afrique), l’hymne national de l’Afrique du Sud. Il meurt le 18 avril 1905 à Johannesburg.

Reuben Tholakele Caluza : auteur du premier hymne de l’ANC
_ Le ragtime et le vaudeville se développent avant la Première Guerre mondiale, amenés dans les années 1840 par les Américains. Auteur-compositeur, arrangeur, chef d’orchestre et pianiste, Reuben Tholakele Caluza aka Reuben T. Caluza, figure emblématique de la tradition chorale zouloue et du ragtime, écrit en 1912 la chanson « Umteto we Land Act », texte protestant contre les expropriations des cultivateurs noirs et premier hymne de l’ANC (African National Congress en anglais), le parti anti- apartheid de Nelson Mandela (1918-2013) qui s’est s’opposé depuis sa création aux nombreuses discriminations raciales du gouvernement blanc.

Kwela, maskanda, marabi et musiques d’église
_ Dès le 19° siècle, les Sud-Africains noirs oscillent entre musiques d’église africanisées et ragtime amené par les artistes américains en tournée. Dans les « cours à taudis », guitaristes Shaangan et Zulu font au début du 20° siècle de célèbres duels de guitares, tandis que dans les années 1920, la « marabi music », une musique de fusion à base de guitare, de pianos et de percussions soutenant les voix, embrase les shebeens (bars clandestins des townships).
_ Inspirée des fanfares écossaises, la « kwela » ou « pennywhistle jive » à base de flûteaux (pennywhistles) est popularisée dans les années 1940/1950 par des artistes comme Spokes Mashiyane surnommé « King of Kwela » (1933-1972), Little Lemmy Special, Specks Rampura, Solven Whistlers ou Jack Lerole aka Big Voice…
_ La «  kwela » fut un des premiers styles à devenir un phénomène commercial grâce au titre « Pennywhistle blues » (1950) composé et interprété par Willard Cele dans le film « The Magic Garden » de Donald Swanson, paru en 1951. La popularité des joueurs de pennywhistles (pipeaux) dont Spokes Mashiyane, auteur du tube « Ace Blues », s’explique sans aucun doute par la beauté harmonique des compositions mais aussi par l’image d’adolescents rebelles des interprètes appelés « ducktails » (petits délinquants), jouant dans les rues et les parcs des agglomérations.
_ La «  kwela » est remise au goût du jour dans les années 1990/2000 au sein du groupe Kwela Tebza par les frères Lerole (Mpho Abram Lerole, Tebogo Edward Lerole, Tsepo Lenox Lerole, T. P Lerole, Ellias Shamba Lerole et C. D Lerole).

A Cape Town (Le Cap), les chœurs malais (musiques de carnaval) animent les quartiers de la ville. Se popularise également dès les années 1930, le « maskanda », un genre folk à base concertina et de guitares popularisé à la fin des années 1940 par des pionniers comme John Bhengu aka Phuzushukela (buveur de sucre). Cet artiste né le 24 mars 1930 à Nkandla (Southern Zululand), électrifie en 1971 sa musique grâce au producteur Hamilton Nzimande. Sa combinaison de « maskanda » traditionnel avec des lignes de basses soutenues du « mbaqanga » a créé un genre musical qui va marquer de son empreinte la scène musicale sud-africaine les 30 années suivantes.

Dans les années 1920/1930, d’anciens groupes vocaux de « mbube » devenus des big bands, dont les Jazz Maniacs de Solomon Cele aka Zulu Boy Cele, lancent le « marabi », un style originaire de la petite ville de Marabastad, au Nord de Pretoria. Très prisé dans les townships et les shebeens (bars clandestins), ce courant fusionne des créations musicales nées dans les cités et les divers foyers miniers. D’abord joué sur des orgues, le « marabi » est ensuite adapté aux orchestres et devient par sa force rythmique et sa variété mélodique la matrice de toutes les musiques urbaines sud-africaines.

Mbaqanga : la pop sud-africaine
_ Le déclin de la « kwela » à la fin des années 1950 et l’introduction des cuivres signent la naissance d’un genre musical baptisé « mbaqanga » par le saxophoniste Michael Xaba. Ce nouveau courant urbain né de la « kwela » intègre « marab »i et pop américaine et s’inspire des styles vocaux des townships. Il est électrifié en 1962 par deux musiciens du groupe Makhona Tshole Band du saxophoniste West Nkosi : le bassiste Joseph Makwela considéré comme le créateur du genre, et le guitariste Marks Mankwane.
_ Popularisé par les titres « Sithunyiwe » et surtout « Kazet » du groupe Mahlathini et Mahotella Queens qui s’illustre par la technique du « groaning » (voix très grave contrastant avec les harmonies féminines) et ses emprunts aux musiques afro-américaines, le style est internationalisé dans les années 1980 par le groupe Juluka de Johnny Clegg et Sipho Mchunu aux connotations rock.

Johnny Clegg et Sipho Mchunu : cross-over entre communautés noires et blanches
_ Formé en 1976 par deux artistes qui se sont connus lors « d’un duel » traditionnel de guitaristes, Johnny Clegg, surnommé le « Zulu blanc », et Sipho Mchunu, tous deux chanteurs et danseurs, Juluka s’illustre avec sa fusion de musiques zulu (mbaqanga, isacathamyia, maskanda), de rock et de folk, un cross-over entre communautés noires et blanches dans une Afrique du Sud encore sous le joug de l’apartheid. Juluka vient du nom d’un taureau de Sipho, un taureau blanc qui possédait un œil noir et un œil rose. L’image du taureau sera alors intégrée au logo du groupe.
_ Ensemble, ils jouent dans les rues, les campus (Johnny fait des études d’anthropologie sur les musiques Zulu à l’Université de Witwatersrand et du Natal) et défient l’apartheid. A la formation du groupe Juluka, ils enregistrent en 1979 chez CBS « Universal man », synthèse entre les chants zulu très rythmiques et les sonorités mi-folk mi-rock, puis « African Litany » en 1981 comportant le hit « Impi » qui signe leur reconnaissance nationale. Le texte évoque une bataille entre Britanniques et Zulus qui s’est terminée par une victoire zouloue… L’opus « Scatterlings of Africa » (Les dispersés d’Afrique) vient confirmer leur succès auprès de la jeunesse blanche et noire.
_ Contrairement à ce qu’il a été dit dans de nombreux articles et certains livres en Occident, Johnny Clegg et Sipho Mchunu n’ont pas créé le premier groupe multiracial d’Afrique du Sud. Dans les années 1960, les artistes du jive (jazz sud-africain), et en particulier Chris Mc Gregor et ses Blue Notes ont défié bien avant Juluka, le régime de l’apartheid dans sa plus dure période de répression, et ont été contraints à l’exil.
_ Le 28 avril 1985, Sipho Mchunu et son « frère » Johnny Clegg donnent ensemble leur dernier concert en soutien à l’UDF (United Democratic Front), signant ainsi la fin de Juluka.

En 1987, Johnny Clegg crée Savuka (Nous sommes nés), sa nouvelle formation, plus rock, et sort « Third world child » comportant le méga hit international « Asimbonanga » (évoquant Nelson Mandela et dédié à Dulcie September). C’est le triomphe en Afrique et en France où Johnny Clegg rencontre personnalités politiques, dony Michel Rocard et Danielle Mitterrand.
_ En 1989, Sipho Mchunu sort, en duo avec Nama Bhubesi, « Yithi esavimba », un opus produit par Johnny Clegg.

Le jazz sud-africain
_ Parallèlement au mbaqanga, et dès la fin de la Seconde Guerre mondiale juqu’au début des années 1960, l’Afrique du Sud connaît un véritable âge d’or du jazz sud-africain. Symbole d’intégration, expression de la vie urbaine, ce jazz doit sa popularité à l’« image valorisée » qu’elle donne des Noirs par l’identification aux stars américaines. Cette musique est développée par des formations comme les Harlem Swingsters ou l’African Jazz Parade, et servie par des interprètes féminines de grand talent telles Dolly Rathebe, Louisa Emanuel ou la zimbabwéenne Dorothy Masuka, créatrice de la célèbre chanson « Pata Pata » (« touchez-touchez » en zoulou).

A la fin des années 1950, le jazz sud-africain s’oriente vers un « jazz progressif » incarné par Kippie Moeketsi et divulgué sur la scène internationale par les exilés : Hugh Masekela, Miriam Makeba, Dollar Brand (Abdullah Ibrahim depuis 1960), Letta Mbulu, Dudu Pukwana et Chris Mc Gregor, presque tous exilés. Ce jazz devra attendre les années 1970/1980 et le retour au bercail de ces derniers pour retrouver une seconde jeunesse. Après avoir connu une période sombre, le jazz sud-africain sera réhabilité dans les années 1980/1990 par l’African Jazz Pioneers du saxophoniste Ntemi Edmund Piliso, fondateur de l’Alexandra All Stars dans les années 1950.

Hugh Masekela : le rebelle du jazz sud-africain
_ Jazzman légendaire d’Afrique du Sud né le 4 avril 1939 à Witbank, Hugh Ramopolo Masekela aka Hugh Masekela a vécu 30 ans d’exil, enregistré plus de nombreux albums et vendu des millions de disques à travers le monde. Figure incontournable de l’histoire musicale sud-africaine, notamment du jazz, celui qui influencera de nombreuses générations de musiciens a fait de sa trompette une arme contre l’apartheid et les injustices.
_ Hugh Masekela subit très jeune la discrimination raciale instaurée par le régime de l’apartheid. Sa région natale, riche en minerais (or, charbon) tombe dans les années 1950 sous le régime du « Group Areas Act » qui déplace les populations noires vers les ghettos. Avec sa grand-mère, Hugh prend le chemin de Soweto. Johannesburg qu’il découvre à l’âge de 9 ans en allant vivre chez ses parents constitue son premier contact avec la musique. Ceux-ci, passionnés de jazz, décident de lui payer des cours de piano (sa grande passion avec le football). Un groupe de libéraux dont l’évêque Huddleson soucieux d’encourager des jeunes talents lui offre sa première trompette et l’introduit auprès de « Uncle Sauda », leader du Johannesburg Native Municipal Brass Band qui le forme à l’instrument. Il rejoint bientôt le Huddleston Jazz Band, intègre ensuite l’African Jazz Revue, suit en tournée les Manhattan Brothers puis devient membre, en 1958, de l’orchestre de la comédie musicale « King Kong » de Todd Matshikiza. Sa seconde trompette lui sera envoyée des Etats-Unis par Louis Armstrong lui-même sur la recommandation de l’évêque Huddleson réfugié aux Etats-Unis à la suite de son expulsion d’Afrique du Sud pour cause d’idées trop libérales. Le groupe Jazz Epistles qu’il forme en 1959 avec Kippie Moeketsi, Jonas Gwangwa, Makhaya Ntshoko et Johnny Gertze devient alors légendaire. Puis c’est l’aventure de l’African Jazz and Variety où il joue en compagnie de Miriam Makeba et de Kippie Moeketsi, son complice des Jazz Epistles.


_ Grâce à John Dankworth et Cleo Laine, il obtient une bourse pour l’Angleterre puis en 1964, aidé financièrement par la Fondation Belafonte, il s’envole pour les Etats-Unis où il signe l’année suivante son premier album jazzy « The Americanisation of Ooga-Booga ». Etudiant pendant 4 ans à la Manhattan School of Music, le jeune Sud-Africain fait des rencontres enrichissantes (Herbie Hancock, Ron Carter, Donald Byrd) et monte un groupe avec Larry Willis et Henry Jenkins qui se produit en 1966 au premier Festival de Watts : le public découvre alors un jazz aux accents « mbombela » (forme de jazz sud-africain ou afro-jazz) et aux sonorités zulu. Installé en Californie, il décide de se lancer dans la production, crée son label Chisa Productions et enregistre The « Emancipation of Hugh Masekela ». Bientôt ruiné, il cède son label à UNI Records qui sort « Promise of the future » vendu à quatre millions d’exemplaires. Suit « Masekela » aux rythmes proches des traditions sud-africaines et aux sujets brûlants. Il y évoque avec beaucoup de sentiment les doutes et les peines des mineurs Sud-Africains noirs, l’emprisonnement du leader noir Robert Sobukwe et rend hommage à Abdullah Ibrahim, Kippie Moeketsi et Philemon Hou en reprenant certains de leurs titres. Son album « The Union of South Africa » exprime la nostalgie de l’exilé : le titre « Shebeen » (bar clandestin) évoque les années passées dans le bar de sa grand-mère. Avec sa compatriote et chanteuse, Letta Mbulu, il intègre bientôt Jazz Crusaders, un des meilleurs groupes de jazz et de soul instrumental de l’époque puis part quelques années plus tard au Kenya produire de jeunes talents. Sa rencontre aux USA en 1977 avec Herb Alpert virtuose du latin jazz aboutit à l’album « Herb Alpert and Hugh Masekela », un chaleureux et savant dosage de mbombela et de musiques latines.
_ Installé au Botswana à la fin des années 1970, Hugh enregistre avec son ami guitariste John B « Longwe » Selolwane aka Kalahari deux albums (« Techno Bush » et « Rain ») et la musique d’un documentaire sur l’oppression policière meurtrière et les combats des leaders d’Afrique du sud. Son jazz rythmique et swing combine jazz américain et sud-africain et s’offre des variations funk, zoul, dance, mbaqanga et même rap. Son opus « Tomorrow » (feat. Don Freeman) est dédié aux enfants. Il y chante en diverses langues africaines (zulu, tswana, sotho) sur des rythmes sud-africains à la sauce jazz ou funk.
_ Depuis son retour en Afrique du Sud, Hugh Masekela a enregistré plusieurs albums et a collaboré avec de nombreux grands noms de la musique comme l’Américain Paul Simon (tournée « Graceland » avec Miriam Makeba), et de jeunes artistes locaux qui l’appellent affectueusement « Brother Hugh ».

Miriam Makeba : Mama Africa, premier Grammy Award d’un Africain aux USA
_ Voyagez n’importe où dans le monde, prononcez les mots Afrique du Sud et deux noms sont prononcés : d’abord celui de Nelson Mandela puis celui de Miriam Makeba surnommée affectueusement « Mama Africa ».

Zenzi Makeba Qgwashu Nguvama aka Miriam Makeba, une métisse Xhosa-Swasi, né le 4 mars 1932 à Johannesbourg, fait un séjour en prison, dix-huit jours après sa naissance en compagnie de sa mère condamnée à six mois de détention pour fabrication illégale d’alcool, une activité qu’elle pratique pour assurer la survie de sa famille. Son père disparaît alors qu’elle est encore très jeune. Sa mère qui a une très belle voix interprète des danses et des chants traditionnels et joue de plusieurs instruments (harmonica, sanza, percussions). De religion protestante, elle pratique comme la plupart des Sud-africains noirs un syncrétisme musical mêlant aux chants d’église des hymnes xhosa, zulu et sotho. Un professeur remarque bientôt la jeune Zenzi Makeba déjà dotée d’une très belle voix et l’encourage à exercer son talent dans les chorales de l’école. Son frère, grand amateur de musique, lui fait découvrir Ella Fitzgerald et Billie Holiday. Son premier maître à penser sera Joseph Mutuba, le directeur de sa chorale qui compose plusieurs textes en diverses langues africaines dénonçant la misère du peuple sud-africain.
_ En 1947, l’apartheid est décrété, et avec le « Bantou Education Act », tous les enfants noirs sont interdits d’école après 16 ans. Zenzi Makeba part alors travailler comme domestique à Pretoria mais les traitements dont elle fait l’objet (non règlement de ses gages, accusation de vol et de prostitution) la décident à tenter sa chance à Johannesburg. En 1950, naît de son union, un an plus tôt, avec son premier mari James Kubay, leur unique fille, Bongi Makeba qui, comme sa mère, deviendra chanteuse.
_ Débutant dans The Cuban Brothers, Zenzi Makeba est remarquée par le leader des Manhattan Brothers qui lui offre son premier contrat professionnel et son nom d’artiste : Miriam Makeba. Nous sommes en 1952. Le groupe interprète des morceaux cubains, des airs traditionnels sud-africains et des chants populaires. Bientôt surnommée « le rossignol » pour sa voix pure et immense, elle réalise pour la maison Gallo Records son premier album solo et obtient son premier succès populaire avec « Kakutshuna Ilangu ». Entre 1956 et 1959, à la demande de Gallo, elle prend la tête du groupe vocal féminin The Skylarks comprenant Mary Rabotapi, Abigail Kubeka et Mummy Girl Nketle, occasionnellement complété par une voix de basse (le plus souvent Sam Ngakane). Epaulé par des musiciens de talent comme le flûtiste Spokes Mashiyane dit « le roi de la kwela » et le clarinettiste-saxophoniste Dan Hill, le groupe chante en xhosa, anglais et zulu un répertoire au carrefour du jive, de la kwela et des styles vocaux sud-africains (« mbube »), et se fait connaître avec deux titres comme « Hush » et « Inkomo Zodwa ». En 1959, c’est l’aventure de l’African Jazz and Variety, un orchestre adepte du mbombela (forme de jazz sud-africain ou afro-jazz), et comprenant des musiciens de talent comme la chanteuse Letta Mbulu, le trompettiste Hugh Masekela, le clarinettiste et saxophoniste Kippie Moeketsi ou encore le pianiste Abdullah Ibrahim. Miriam Makeba triomphe alors au sein de la comédie musicale « King Kong » qui connaît un succès sans précédent en Afrique du Sud et dans le monde.
_ Un petit rôle dans le film « Come Back to Africa », réquisitoire contre l’apartheid et prix de la critique au festival de Venise lui permet enfin de quitter son pays. Chaperonnée à son arrivée aux USA en 1959 par celui qu’elle appelle « Big Brother », Harry Belafonte, Miriam Makeba séduit rapidement tout le gotha américain (Sydney Poitier, Duke Ellington, Lauren Bacall, Bing Crosby, Nina Simone, Elisabeth Taylor, Marlon Brando…). Toute l’Amérique la surnomme alors « The click-click girl » à cause de son titre « The Click Song » (référence aux langues « à clic » (ou « click ») parlées en Afrique du Sud, notamment par le peuple Xhosa). Mais les 45.000 dollars de royalties versés par la maison RCA qui lui produit l’album afro-jazz éponyme « Miriam Makeba » servent à payer la cession de droits exigés par la maison sud-africaine Gallo Records. Tandis que son étoile monte au zénith, le massacre de Sharpeville en Afrique du Sud se solde par le décès de deux de ses oncles. Sa mère disparaît peu après. Décidée à rentrer au pays pour assister aux funérailles, elle se voit refuser un visa par les autorités sud-africaines qui la déclarent exilée. Avec Big Brother Harry Belafonte, elle découvre bientôt la ségrégation qui règne aux Etats-Unis et se trouve paradoxalement invitée en 1962 au Madison Square Garden où elle chante en présence du Président John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) et de Marilyn Monroe, née Norma Jeane Mortenson (1926-1962).
_ Son retour sur le continent s’effectue en 1962 suite à une invitation au Kenya : Miriam Makeba deviendra une des personnalités à recevoir le plus de visas et de citoyennetés d’honneur. Condamnée à l’exil, orpheline, Miriam Makeba fait le grand saut en 1963 : elle décide de prendre la parole devant le Comité des Nations Unies pour dénoncer l’apartheid. De simple chanteuse, elle devient le symbole de tout un peuple. Toute l’Amérique l’acclame. Marlon Brando qui noue avec elle une amitié sincère l’épaule dans sa lutte. Jusque-là en tournée avec Harry Belafonte, elle donne son premier concert solo au Carnegie Hall de New York au moment où Nelson Mandela est arrêté. Le continent africain connaît alors de profonds bouleversements. De nombreux pays africains viennent d’accéder alors à l’indépendance et l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) devenue UA (Unité Africaine) se crée : elle est invitée à chanter pour son inauguration à Addis Abeba (Ethiopie). De symbole de la lutte anti-apartheid, Miriam Makeba devient bientôt « Mama Africa ». En 1964, elle épouse Hugh Masekela : le couple musicien s’installe dans le New Jersey (USA) à côté de Dizzy Gillespie, un nouvel ami. En 1966, Miriam Makeba est couronnée par le premier Grammy Award jamais attribué à un artiste africain pour l’album « An evening with Harry Belafonte and Miriam Makeba », enregistré avec son mentor américain. Mais c’est en 1967, avec la sortie de « Pata Pata » qu’elle devient vraiment une star mondiale. Ce titre composé en 1958 par Dorothy Masuka offre une musique croisant le mbombela, la kwela et la soul.
_ Après son remariage en 1968 avec Stokeley Carmichael, un des leaders des Black Panthers, le couple est traqué par le FBI dans une Amérique est à feu et à sang, suite à la mort de Martin Luther King (1929-1968). Ils décident alors de s’installer à Conakry, en Guinée. De son home africain, elle développe une carrière essentiellement européenne et participe en 1969 au Festival Panafricain d’Alger, lieu de rencontres des plus grands noms de la musique africaine d’alors : Franklin Boukaka, Bembeya Jazz National et Boubacar Demba Camara, Kouyaté Sory Kandia, Archie Shepp, Barry White, Manu Dibango, Nina Simone, Aminata Fall…


_ Tandis que Miriam Makeba tourne dans les années 1970 en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis, le continent est marqué le 18 juin 1976 par le massacre de Soweto (entre 500 et 700 morts), et l’année suivante par le Festival de Lagos (Nigeria) auquel participent Stevie Wonder et Letta Mbulu. En 1985, un grand malheur s’abat sur elle, avec la disparition, des suites d’un accouchement, à Conakry, en Guinée, de sa fille unique Bongi Makeba, avec qui elle avait enregistré l’album « Miriam Makeba & Bongi » (1975 – Editions Syliphone). En 1988, Miriam Makeba participe à la tournée « Graceland » de Paul Simon, en compagnie de Hugh Masekela, grave « Sangoma », un album hommage à sa mère « isangoma » (guérisseuse), totalement a capella et dans la pure tradition de l’isacathamiya, puis participe au Festival de Wembley célébrant le 70° anniversaire de Nelson Mandela.
En 1991, Miriam Makeba rentre enfin en Afrique du Sud après 31 ans d’exil. Malgré l’interdiction du gouvernement de vendre ses disques (qui circulaient sous le manteau par millions dans les ghettos), elle est une véritable légende vivante.
_ Depuis son retour, Miriam Makeba s’implique dans de nombreux combats, dont la lutte contre le SIDA notamment. Elle est nommée Ambassadrice de la FAAO (Food and Agricultural Organization), a lancé sa propre marque de vêtements, et acheté un immeuble pour héberger les femmes sans abris. Et la liste n’est pas exhaustive. « Je ne fais pas de politique, dit-elle. C’est juste la vie que j’ai eue qui m’a enseigné certaines choses. Je ne suis pas une chanteuse engagée, je dis simplement la vérité ».
_ Son producteur, Cedric Sampson, finance lui-même la production de l’album « Homeland », enregistré, entre autres, avec la Sénégalaise Julia Sarr qui a écrit la chanson « Lindelani », et le Congolais Lokua Kanza qui apporte la couleur folk/blues et son jeu aérien de guitare et de percussions.
_ « Ma vie, ma carrière, chaque titre que je chante et chaque concert sont liés au destin de mon peuple. On m’a refusé mon foyer, on nous a refusé une terre. J’ai vu ma famille tuée par des soldats. J’ai été exilée à l’extérieur et mon peuple a été exilé à l’intérieur ».

Foudroyée par une attaque cardiaque sur scène le 10 novembre 2008 à Castel Volturno en Italie, lors d’un concert de soutien à l’écrivain Roberto Saviano menacé par la mafia napolitaine, Miriam Makeba décédera peu après à la clinique Pineta Grande, disparaissant, comme elle a toujours vécu, en militante des droits de l’homme et des causes universelles. Elle avait 76 ans.
_ Avec la disparition de celle dont la voix a exprimé au fil des années les épreuves de toute l’histoire de l’Afrique du Sud (la douleur, la violence, l’exil, l’espoir, la renaissance), c’est une page de l’histoire du continent et du monde qui se tourne.

Autres styles musicaux
_ Dans les années 1970/1980, émergent un mbaqanga aux parfums soul, pop ou funk, incarné par Soul Brothers, Stimela de Ray Phiri, Harari de Sipho Mabuse, Ringo… Les années 1980/1990 voient naître le reggae aux accents zoulous lancé par Lucky Dube (1964-2007).
_ Lucky Philip Dube alias Lucky Dube, né le 3 août 1964 à Ermelo, Eastern Transvaal, est un auteur-compositeur et chanteur de reggae originaire du Transvaal. Il a conçu un reggae original aux sonorités sud-africaines (mbaqanga, kwela, afro-folk, afro-soul) qui lui a valu une consécration internationale et de nombreux prix. Lucky Dube a chanté en duo avec des artistes comme Peter Gabriel, Sinead O’Connor, Michael Jackson, Seal, Ziggy Marley, Céline Dion, Sting, etc… Lucky Dube est assassiné le 18 octobre 2007 à Rosettenville.

Quant au mbaqanga, il donne naissance, dans sa version « dance music », au « mapantsula », franchissant une nouvelle étape dans son objectif d’unification sociale et culturelle du peuple sud-africain. Ce style appelé par les puristes « bubblegum » (disco) est défendu par Cello « Chicco » Twala, Yvonne Chaka Chaka ou encore Brenda Fassie (1964-2004), révélée par des chansons comme « Week end Special », « Black President » (dédié à Nelson Madela) ou « Too Late For Mama » (multi disques de platine, South African Music Awards (SAMA) et « Meilleure artiste africaine » aux Kora Awards 1999…

L’utilisation de l’argot de Soweto et l’énergie de son style très tonique fait de Brenda Fassie à la voix déchirante l’égérie des artistes de « Kwaïto » (le cri des ghettos) comme Arthur, Joe Nina, M’Du, Ghetto Luv, Boom Shaka et Bongo Maffin. Ce style né en 1994 dans la nouvelle Afrique du Sud libérée de l’apartheid, compromis entre la house music et la dance, séduit toute une génération avide de joie de vivre.
_ La vie houleuse de Brenda Fassie (drogue, violence, scandales) émaillent une vie qui se termine trop tôt. Celle que Time Magazine surnommait « La Madonna (Madone des bidonvilles) » décède en 2004 à l’âge de 39 ans. Son dernier disque, « Mali », aurait fêté son quarantième anniversaire.

Tandis que le rap, expression des ghettos métis du Cap, se développe avec des artistes comme Black Noise, Jeff Maluleke triomphe en réconciliant dans son folk les deux grandes écoles de guitares : shaangan et zulu.
_ Le gospel provoque un grand engouement et des artistes comme Rebecca Malope deviennent des stars nationales tandis qu’une nouvelle scène jazz émerge dans les années 1990 avec des artistes comme Themba Mkize, Don Laka et le groupe Tananas. Dans les années 2000 naît le « kwai-jazz », fusion de kwaïto et de jazz, lancé par des musiciens tel que Don Laka, jazzman mais aussi producteur d’artistes de kwaito au sein de sa maison de disques Bakone Music.
_ A partir de 2011, la nouvelle génération de DJs des townships de Durban lance la bhenga music, un style spécifique intégrant dance music, électro et house. Elle engendrera en 2012, toujours à Durban, le « gqom » (“hit” ou “tambour” en zoulou), une musique de danse dérivée de la house, avec des couleurs kwaito et hip hop. Ce courant aux beats soutenus et saccadés donnés par des claviers et des drums puissants, soutient des paroles minimalistes, répétitives et entêtantes.

Nago SECK

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